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Prose

Le Coq lunaire


La nouvelle année luni-solaire débarquera dans le calendrier occidental le 9 Février 2005, sous le signe zodiacal du Coq, Yi You en Chinois, Ât Dâu en Vietnamien (en abrégé V) : signe riche en symbolique, présage équivoque : les Vietnamiens se souviennent que l’année Ât Dâu 1885, ils ont perdu face aux Français l’indépendance nationale, qu’ils ont recouvrée en fin de cycle, l’année Ât Dâu 1945, où malheureusement, une famine sans précédent fit deux millions de victimes…

Lune et Soleil : Le Mois et L’Année

Le vocable luni-solaire appelle une explication rapide : le calendrier chinois combine le cycle de la lune et celui du soleil, et ce depuis la plus haute antiquité. Certains le font remonter jusqu’au XXVè siècle avant J.C. ; d’autres, plus réalistes, le situent vers les VIIIè ou VIIè AC. Luni-solaire, il combine la période de 12 lunaisons mensuelles (354 jours) avec le cycle solaire de 365,25 jours, l’écart étant comblé, de temps en temps, par une lunaison (mois) supplémentaire. En bref, le mois a 29 ou 30 jours suivant le cycle lunaire, l’année a 12 mois et une fois sur trois, un 13ème mois appelé run, V : Nhuân. L’année solaire est décomposé en 24 intervalles Qi, V : Khi, les impairs sont appelés Nodaux (Jie, V : Tiêt), les pairs Centraux (Zhong, V : Trung) ; les instants de solstice et d’équinoxe appartiennent aux centraux, les débuts de saison sont nodaux. Le début du Printemps correspond à un Jie, V : Tiêt, d’où le mot Têt, le Nouvel An en vietnamien. Le mois run est une mensualité sans zhong .

Le Jour de l’An correspond à de la Fête de la Première Lumière, Têt Nguyên Dan, quelques jours avant ou après le début du Printemps (Tiêt Lâp Xuân : Jie Li Chun). Par rapport au calendrier occidental, il se déplace entre le 21 Janvier et le 20 Février ; pour le repérer, il suffit de trouver la nouvelle lune, marquée par un rond noir sur le calendrier julien.

De nos jours, les gouvernements de l’Asie Orientale ont tous opté le calendrier occidental, plus pratique. Mais les gens, au Vietnam par exemple, gardent encore leur calendrier du yin (âm lich) pour les fêtes traditionnelles, le culte des ancêtres, le choix du jour faste pour les grandes occasions, il permet aussi de suivre le cycle de la lune dont on reconnaît l’influence sur la vie humaine et végétale.

Du Coq au Singe

Cependant, l’information astronomique attire moins que l’intérêt astrologique, même chez certains intellectuels ou responsables politiques, économiques. Les Chinois décomposent le temps en cycles formés de 12 rameaux terrestres (Zhi, V : Chi) que la tradition populaire associe aux douze animaux familiers, empruntés à leur environnement domestique, naturel ou symbolique, dans l’ordre : rat, buffle( ou bœuf), tigre, chat (ou lapin), dragon, serpent, cheval, chèvre, singe, coq, chien, cochon. Les douze Zhi sont qualifiés par un cycle de 10 troncs célestes (Gàn, V : Can). Les deux cycles étant des nombres pairs, chaque « animal » tombe et retombe sur un tronc toujours impair, ou pair, ce qui donne des cycles de : 12 x 10 : 2 = 60 ans , l’espace d’une vie humaine.

Reprenons l’exemple du début : 1945 année de l’indépendance du Vietnam est datée Ât Dâu. Cette année 2005, 60 ans après, est de nouveau Ât Dâu, renouvelant le cycle. Le doublet Gan Zhi qui désigne l’année, s’applique aussi aux mois, aux jours, décomposés en douze heures, désignées par les mêmes doublets et sans aucune confusion : le jour commence à minuit, toujours Rat, il culmine à midi, toujours Cheval. Rat, Cheval, comme « l’année du Coq » relèvent du langage populaire, ils n’ont pas de rapport linguistique, astrologique ou symbolique. Les douze animaux constituent un bestiaire familier, pour aider la mémoire et sans doute pour domestiquer les cycles de l’univers, par l’imaginaire collectif. Aucun signe zodiacal, à priori n’est plus faste qu’un autre : en 1789, année du Coq, Nguyên Huê, par une victoire éclatante a repoussé une invasion chinoise, instaurant la dynastie Tây Son, renversée en 1801, aussi une année du Coq. Les natifs du Coq ne sont pas forcément ponctuels ou matinaux, les natifs du Tigre ne sont pas plus féroces que les ceux du Buffle, qui ne sont pas plus travailleurs… Mais l’irrationnel fascine par sa poésie – la réciproque est aussi vraie…

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La Mystique du Pouvoir

Dans la Chine ancienne, le calendrier est un instrument du pouvoir politique. Marcel Granet, spécialiste éminent en ce domaine, a brossé ainsi le portrait de l’empereur chinois : « Maître unique du Calendrier, et à ce titre, animateur de toute la Terre chinoise, tel apparaît, dans la tradition des Han, le Fils du Ciel (…). Il étend à l’Empire entier sa Vertu régulatrice, parce que, dans la Maison du Calendrier, il régente, au nom du Ciel le Cours du Temps ». Bien avant les Han, depuis la plus lointaine antiquité « le Souverain régente l’Espace parce qu’il est le maître du Temps » .

Le mystère du cosmos sert la mystique du pouvoir. L’empereur qui détient les lois célestes tient les droits terrestres. Il promulgue le calendrier – et le jour de l’An – établis par un Bureau d’Astronomie où des savants effectuaient des recherches pointues dont les résultats étaient tenus secrets. Les connaissances en astrologie comme en géomancie ou stratégie militaire n’étaient pas publiées.

Cependant, parallèlement à ce formalisme rituel et impérial, le paysan chinois n’attendait pas le calendrier officiel pour labourer sa terre, il disposait de son propre calendrier, très ancien, fait de dictons qui sont à l’origine de la poésie chinoise traditionnelle.

Le Vietnam, royaume vassal, du moins en théorie, recevait ainsi, périodiquement, le calendrier céleste. Il avait déjà son calendrier lunaire avant l’ère chrétienne, puis après une longue colonisation chinoise de dix siècles, a dû adopter le calendrier chinois, à vrai dire plus complet, et qui se remédiait d’un siècle à l’autre, se perfectionna surtout au XVII è siècle grâce à la contribution des missionnaires Jésuites.

Entre les deux calendriers, on relève des écarts ; certains sont involontaires, dus aux changements techniques en Chine que le Vietnam n’a pas mis à jour, certains sont volontaires pour marquer l’indépendance nationale. Mais les écarts sont minimes.

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Le Temps des Amours

 

Le Nouvel An du calendrier luni-solaire est marqué par des fêtes printanières sous deux aspects : d’une part rituel, religieux, d’autre part populaire, spontané. Marcel Granet, en épluchant les chansons populaires archaïques compilées dans le Che King, Livre de Poésie, par Confucius (551-479 AC) a reconstitué ces deux aspects en Chine antique. Il situe d’abord la date : « C’est au premier mois de printemps, que le vent d’Est amène le dégel : cependant une autre tradition place la fête au moment où le pêcher fleurit et où tombent les premières pluies (…), il est clair que la fête, d’abord liée aux premières manifestations de l’éveil printanier, fut ensuite assignée à un terme fixe, à un jour déterminé du calendrier ».

Ensuite la manifestation populaire :

« Les jeunes gens et jeunes filles se réunissaient en grand nombre au confluent des rivières Tchen et Wei ; ils y venaient en bandes cueillir des orchidées, se provoquaient en chants alternés, puis jupes troussées, passaient la Wei et quand les couples s’étaient unis, les nouveaux amants en se séparant se donnaient une fleur comme gage d’amour et signe d’accordailles » .

Cette fête antique, jeune, gaie, bruyante comporte des rites sexuels qui formulent des vœux de fécondité, humaine et agricole. Elle existe encore, au début du XXè , chez les Lolo, une ethnie du Nord Vietnam, d’après une enquête de Bonifacy :

« Les jeunes gens non mariés sont très libres. Ils chantent ensemble bien qu’appartenant au même village. Le premier mois tout entier est spécialement consacré aux amours. Les jeunes gens sont laissés entièrement libres ; c’est la fête de con-ci, qui varie selon les tribus » .

Dans le delta du Fleuve Rouge, on retrouve des vestiges, des souvenirs de telles fêtes anciennes vouées à la fécondité.

Dans le Che King, Granet relève encore trois autres fêtes printanières, dont une rituelle, royale, conduite par le Fils du Ciel, en lieu et date précis, au Sud de la Capitale, le jour de l’équinoxe du printemps, le jour officiel du retour des hirondelles (op.cit., 1919,p. 164).

Nous avons vu ainsi les diverses formes et formalités à l’origine du Têt ou Nouvel An que nous fêtons aujourd’hui.

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Le Têt au Vietnam - au XIIIè siècle

Le texte historique vietnamien le plus ancien remonte au début du XIVè siècle, œuvre de Le Tac, un vietnamien réfugié en Chine. Lors de l’invasion mongole, en 1284, suivant son maître Tran Kien, il se rallia aux Chinois et s’exila en Chine après leur défaite. Il rédigea, entre 1285 et 1307, son Histoire Abrégée de l’An-Nam, An Nam Chi Luoc, publiée en Chine, vers 1340, peu connue au Vietnam, parce que l’auteur est un traître à la nation.

« Tous les ans, deux jours avant la fête du Têt, le roi dans son char, précédé de ses mandarins en tenue d’apparat, se rend au Temple De Thich ; le dernier jour de l’an, il siège à la porte Doan Cung, reçoit les hommages de ses hommes, assiste aux représentation de chants et de danses, en cent divertissements. Le soir, le souverain rend hommage à ses ancêtres, les bonzes pénètrent dans la cité pour exorciser les démons. Les gens du peuple ouvrent leur porte, font éclater les pétards, présentent des offrandes aux ancêtres. Garçons et filles de famille modeste qui ne pouvaient se payer un entremetteur, s’unissent de leur propre volonté. Le jour de l’an, de grand matin, le souverain s’installe au temple de la Longévité reçoit les vœux des princes et proches collaborateurs, se rend ensuite au palais de l’Eternel Printemps pour saluer les tombes de ses antérieurs » .

Dans le même chapitre, Lê Tac nous a livré des documents ethnographiques d’un grand intérêt.

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L’Harmonie Universelle

La fête antique après des voyages multi millénaires nous est parvenue, fraîche, juvénile, joyeuse, ayant délaissé quelque part sa robe de cérémonie surannée. Nous célébrons toujours aujourd’hui le culte des ancêtres, mais de façon simplifiée, autour d’un autel illuminé, encensé et fleuri, honoré d’un grand plateau de fruits symboliques, riches en formes et couleurs. Les offrandes sont aussi réduites : un « gâteau du Têt » - « Banh Chung » - qui n’est pas une pâtisserie, comme l’appellation française induit en erreur, mais une tablette de riz gluant laissée mijoter à long feu, dont l’origine remonte à l’antiquité, aux temps lointains des Rois Hung d’après la légende..

Les Vietnamiens ont toujours fêté leur Têt même pendant les années de guerre. Au fin fond des campagnes ravagées, une lueur de bougie, un brin d’encens, suffisaient à exprimer une commémoration meurtrie, une espérance endeuillée. La paix revenue, l’amélioration économique aidant, ils amplifient les dimensions de leur Têt, modernisent les manifestations, au risque de tomber dans l’idolâtrie, l’étalage, le gaspillage.

Pour la diaspora asiatique, chaque Nouvel An est un retour, au pays, à l’origine, à la tradition, et peut être à soi-même, quelque part à mi-chemin entre Lune et Soleil, mémoire et espérance.

Chaque Nouvel An réaffirme la foi en un Renouveau : le bonheur personnel et familial, dans la paix sociale et l’harmonie universelle – comme le concevaient déjà nos Grands Ancêtres de l’Antiquité.

Dang Tien
Année du Coq Ât Dâu
Orléans, 21/01/2005