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A Monsieur Menguy

Monsieur Menguy et Mon Retour Au Bercail


Tran thi Nhu Hao (BP61)
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J’ai pris ma retraite il y a plus d’un an. Depuis, j’ai tout le temps pour prendre soin de mes orchidées. Et j’ai pu obtenir de bons résultats : les Phanenopsis me donnent de belles fleurs régulièrement, les Dendobria montrent de très gracieux bouquets et les orchidées d’Australie répondent particulièrement bien à mes gentils soins avec de centaines de petites fleurs toutes fragiles, mais très parfumées.

Chaque fois que j’admire ces belles orchidées, je me souviens de Monsieur Menguy. C’est étrange que j’associe les orchidées avec Monsieur Menguy, le Surveillant General du Collège Français de Tourane/Da Nang où je faisais mes études secondaires. Il avait peu à faire avec ces belles fleurs pour la plupart des élèves du College des années 1956 - 1962.
Pourtant, il y a un incident que je n’ai jamais oublié.

De ce temps-là, Monsieur Menguy aimait, en fin de semaine, faire des randonnées dans le Col Des Nuages pour explorer les environs. Il rapportait quelques fois de belles et rares orchidées. Ces orchidées étaient accrochées sous un treillis en dehors de sa petite maison, près du petit pont. Un jour, une fin d’après-midi plutôt, quand les internes étaient en train de faire leurs devoirs dans une de leurs séances d’études, Monsieur Menguy apparut en rage. Quelqu’un avait arraché une fleur d’une de ses orchidées ! J’avais vu Monsieur Menguy en colère. Mais pas comme cette fois-là ; il était vraiment en colère ! Il suspendit la sortie pour tous les internes cette fin de semaine ! Je ne me rappelle plus ce qui se passe après. Mais cet incident me révéla un Monsieur Menguy que je n’avais pas connu, que je commençais à découvrir peu à peu, longtemps après, quand j’ai eu l’occasion de le voir de temps à autre après avoir quitté l’école.

Oui, quand j’étais une petite interne du Collège Francais de Tourane, Monsieur Mengy était plutôt un grand Ogre ! Chaque fois que la surveillante nous envoyait au bureau de Monsieur Mengy, notre Surveilant General, nous tremblions comme une feuille. Il avait un regard menaçant et une grande voix profonde qui sonnait comme venant du fond d’une grotte lugubre. Il était grand avec un ventre débonnaire. Son visage était un peu défiguré, conséquence d’un sérieux accident de moto sur le Col des Nuages. La chirurgie plastique avait fait de son mieux pour réparer les dégâts, mais avait quand même laissé une grande cicatrice sur la joue droite en dessous de cet oeil qui était devenu plus grand que l’oeil gauche. Il était l’incarnation complète d’un Ogre.

J’avais une santé fragile et tombais malade souvent en ce temps là. Chaque fois, Monsieur Menguy venait me voir au dortoir des filles. Appuyé contre le seuil de la porte, il demandait d’un ton d’Ogre : « Qu’est ce que c’est cette fois ? » Je répondis de ma petite voix effrayée : « Je crois que j’ai pris froid. ». L’Ogre continuait à grogner : « Tu as encore joué sous la pluie. Quand est-ce que tu vas arrêter de faire des bêtises ? Bon, soigne-toi bien et retourne en classe dès que tu sens mieux, tu entends ? » Il parlait comme cela parce qu’il était gentil avec moi. Avec les autres, ce serait : « Ne fais pas semblant d’être malade. Tu n’as pas fini ta rédaction ou quoi ? Bon, lève-toi, va en classe et présente tes excuses au professeur. Vite, debout ! »

Il grognait tout le temps même quand il voulait m’aider. Une fin de trimestre je n’avais pas pu obtenir le tableau d’honneur. Il me convoqua à son bureau. « Qu’est-ce qui se passe ? Comment ça se fait que tu n’es pas parmi les premiers ? Tu n’as pas fait assez d’attention à tes études. Tu peux faire mieux que ça. ». Il ajouta, un peu taquin : « Ou est-ce que ce sont les garçons qui t’embêtent ? Dis-moi qui c’est. Je vais les chasser avec mon parapluie. »

Il grognait mais ne mordait pas. Il aimait me taquiner. Je rentrai au dortoir une heure en retard de ma sortie de fin de semaine : j’étais au cinéma avec une cousine de Hue qui visita Tourane. J’attendis une belle harangue ; mais non, il se moquait de moi, après avoir appris la raison de mon retard : « Ce n’est pas un beau film. Tu as perdu ton temps, tu sais. La prochaine fois, si tu es en retard à cause d’un film, je veux apprendre que c’est un film qui vaut le coup. »

Peu à peu je compris qu’il aimait bien nous faire peur, mais au fond il était très gentil. Il prenait soin de ses élèves comme il aurait fait avec ses propres enfants, un peu gauche mais avec beaucoup d’attention, un esprit ouvert et un certain grain d’humour. Il aimait la nature, la bonne nourriture et le bon vin. Une fois la famille de mon amie Nhu Duong m’invita a passer un dimanche sur les plages Tien Sa et My Khe. Je fus très surprise de trouver la, Monsieur Menguy allonge sur le sable avec ses amis, trinquant et riant aux éclats.

Je quittai le collège en 1961 pour continuer mes études en France. Monsieur Menguy vint me voir à Paris. Je garde un très bon souvenir de sa visite, cette promenade sur les quais de la Seine et les fraises à la crème fraiche que nous avions dans un café sur la place St André des Arts, près de Notre Dame. Il me donna des nouvelles du Collège, de Da Nang et du pays. Bien que je fusse comme un petit sampan de bois flottant éperdument dans cette grande ville de lumière, Paris, j’étais quand même bien ancrée quelque part au bord d’un de ces deux fleuves, l’un passant par Da Nang et l’autre par Hue.

En 1966, ayant fini mes études à L’École Normale Supérieure de l’Enseignement Technique, j’acceptai un poste de professeur de Sciences Naturelles au Lycée Marie Curie à Saigon. Bientôt après, je demandai d’être envoyée à Da Nang pour faire passer le Bac. Monsieur Mengy accueillit à l’aéroport avec un grand sourire : « Eh bien ! Tu as décidé de rentrer au bercail. Bon retour. » Émue par ces mots « Retour au Bercail » je murmurais un merci et il continua : « Ou est-ce que tu veux être logée ? Au Collège ou en ville ? » Comme je répondis que je voulais passer mon temps au Collège, il me dit sérieusement : « Écoute bien. Au Collège tu serais installée dans un appartement d’un professeur qui est parti tôt pour ses vacances en France. Cet appartement c’est une partie de l’ancien dortoir des garçons, en haut, près de l’escalier. En ville, tu serais installée chez Shell dans un appartement pour les invités. Penses- y bien et dis-moi qu’est-ce que tu veux. » Le dortoir des garçons avait la réputation d’être hantée. Quand j’étais interne, j’avais très peur de ce coin et évitais de mon mieux de ne pas passer sous cet escalier pour aller au réfectoire. J’éclatai de rire : « Monsieur Menguy, je ne suis plus une petite fille. Je n’ai plus peur des fantômes ». Il me taquina (comme toujours) : « Tu es sure ? Une peur enfantine peut revenir fraiche et vivante, tu sais »

Mon Retour au Bercail (séjour au Collège) est mémorable pour deux raisons : je découvris d’autres aspects de la vie de Monsieur Menguy et réalisai qu’au fond j’étais encore une petite fille.

Voulant passer ma première soirée « au Bercail » avec Monsieur Menguy, je m’arrêtai chez lui pour l’inviter à diner en ville. Mais il n’était pas la. Chi Ba, sa femme de ménage m’accueillit chaleureusement. Elle me montra comment Monsieur Menguy avait aménagé l’ancien petit dortoir des filles et en fit son appartement. La chambre à coucher des filles devint la chambre privée de Monsieur Menguy. La chambre de la surveillante servit de salon. Notre salle de douches fut transformée en salle de bain, cuisine et une petite chambre pour chi Ba. J’étais contente de reconnaitre tous coins et de voir que Monsieur Menguy était confortable.

Il commençait à pleuvoir et chi Ba m’invita à partager le diner avec elle. Au cours du diner j’écoutais chi Ba faire des commentaires sur la situation courante « Il y a eu beaucoup de changements vous savez : des étrangers (Américains et Australiens) partout, des bars près de l’aéroport, et en ville. Monsieur Menguy semble aimer ces changes. Il sort souvent le soir pour rentrer tard, complètement soulé. Ce n’est pas bon pour lui. Il n’est plus jeune. Je suis plus jeune non plus. S’il ne prend pas soin de lui-même, bientôt je ne pourrai plus prendre soin de lui. » Je commençai à comprendre le train de vie d’un vieux célibataire qui, parlant couramment l’anglais, avait vu son cercle d’amis élargir en double ou triple diamètre et ses sorties devenir plus fréquentes. Chi Ba reconnaissait qu’il regrettait quand même de ne plus pouvoir aller au Col des Nuages à la recherche des orchidées rares. Elle comprenait bien son maitre et lui était très dévouée.

Après le diner chi Ba m’offrit de m’accompagner chez mon appartement. Il continuait a pleuvoir et j’étais contente d’avoir la pluie comme excuse pour retenir chi Ba un peu plus longtemps parce que je commençai a avoir peur. Des ténèbres ressurgissaient les anciens fantômes avec des bruits bien connus. Chaque soirée, durant cette période ou je faisais passer le Bac au Collège, je ne rentrai qu’accompagnée par chi Ba ou le gardien. J’aurai donne tout pour avoir mon amie de classe Au Thi Minh Nguyet avec moi, j’aurais certainement serré bien fort sa main quand je passai près de l’escalier. Je me rendus compte que j’étais encore une petite fille. Monsieur Menguy avait raison. Il y a certaines choses qu’on n’oublie pas, comme une peur enfantine.

Je continuais à avoir des nouvelles de Menguy par la Mission Culturelle. Quand il était à Saigon et avait le temps, nous allions diner ensemble chez le Gaulois ou la Cave. C’était à une de ces occasions qu’il me partageât son intention de marier une journaliste australienne. Chi Ba retourna à son village. Monsieur Menguy lui avait donné une bonne somme d’argent pour vivre le reste de ses jours.

Peu de temps après son mariage, j’appris son décès ; un accident d’auto avait pris sa vie. Cette nouvelle me toucha comme si quelqu’un m’avait volé mes trésors. J’ai perdu le gardien de mon enfance, mon ancre sur les bords du fleuve passant par Da Nang, mes souvenirs de jeunesse et ma peur enfantine. Avec le départ de Monsieur Menguy, il semblait qu’un beau chapitre de ma vie s’était fermé pour toujours.

Mais aujourd’hui 35 ans après, en écrivant ces pages-ci, j’ai de nouveau ouvert le livre de mon enfance. Les bons souvenirs avec Mengy reviennent, frais et vivants. Et je continue à garder chèrement la mémoire d’un Ogre qui aimait la vie, la bonne nourriture, et le bon vin ; un Ogre qui voulait être entoure par la beauté : le splendide paysage du Col des Nuages, les plages de Tien Sa et My Khe et les orchidées. Surtout il avait dédié sa vie à ses élèves qu’il guidait avec un peu de discipline, beaucoup de petits soins et un grain d’humour et de malice.

Monsieur Menguy, merci pour tout ce que vous nous avez donné.

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Tran Thi Nhu Hao (BP 1961)
Newport Beach (L.A.) - 31 Octobre 2007

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M. Menguy, M. Aiech, Trịnh Công Sơn & le peintre Dinh Cuong

La petite maison aux orchidées