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A Monsieur Jean Descroix

Un ours blanc sous les tropiques


Tran thi Nhu Hao (BP61)

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Mais qu’est-ce qu’il venait faire au Collège Français de Tourane ? Qui l’avait invité ? Ou plutôt pourquoi avait t-il choisi notre Collège ? Il n’était pas à sa place ! Vous n’avez qu’à le regarder. Il était grand, beaucoup plus grand qu’un Français moyen, et un géant au milieu des Vietnamiens. Il avait de longs bras qui pendaient le long de son corps comme s’il ne savait quoi faire avec. Sa démarche était maladroite parce que ses longues jambes et ses pieds énormes avaient de la peine à coordonner ses pas. Ses épaules étaient larges. Il avait la carrure d’un joueur de football Americain.
Il avait trente ans peut-être. Il était toujours en short blanc avec une chemise blanche aux manches courtes. Dans ses premiers jours à Tourane il se promenait dans la cour du collège, un étranger au milieu d’une petite société de professeurs et élèves très liés entr’eux, un peu fermée et secrète. J’étais sure qu’il ne se sentait pas à l’aise. Et j’imaginais que le Proviseur, M. Mougenel, ne savait pas comment le prendre.

Il était notre professeur de Francais. Nous étions tous choqués. “Comment cet “ours blanc”, ce joueur de football est notre professeur de Francais ? Vous plaisantez !” Parce que vous savez, nous, les petits élèves Vietnamiens, nous avions une certaine idée d’un professeur de Français. Il devait être svelte avec un teint pâle et des lunettes, un regard profond, lointain et rêveur, et un sourire énigmatique mais charmant. Ce profil ne collait pas avec “l’ours blanc”. Mais qu’est-ce que vous voulez, il était là. Le ciel l’avait envoyé ou il l’avait fait exprès ; il nous avait choisis. Eh bien ! nous devions l’accepter.

Il nous avait tous surpris. C’était en ces premiers jours de la classe d’analyse littéraire (classe de Seconde), il parlait de Corneille. Nous avions appris avec Mme Vigouroux à aimer Corneille, les monologues de Don Diegue et du Cid. Mais il nous avait démontré que ces monologues sont pompeux et loin d’être poétiques. “En fait, le Cid n’est pas une tragédie classique dans ses termes les plus stricts : Corneille n’a pas respecté toutes les unités (en particulier unité d’action). C’est une tragédie qui se termine bien.” Surtout, il nous montra que les héros Cornéliens, en mettant le devoir au-dessus de l’amour, sont presque trop simples. Des tragédies de Corneille, il préférait “Cinna”. Je compris maintenant pourquoi quand je relis le monologue d’Auguste :


“Ciel, à qui voulez vous désormais que je fie
Les secrets de mon âme et les soins de ma vie.
...
D’un prince malheureux ordonnez quelque chose.
Qui des deux dois-je suivre, et duquel m’éloigner ?
Ou laissez-moi périr ou laissez-moi régner ?”

Il aimait les personnages complexes, les personnages avec contradictions et faiblesses. Auguste un despote sanguinaire, est, au fond, un être solitaire, indécis et vulnérable (Auguste, “Cinna”, Corneille). Hernani, connu comme un bandit fougeux et puissant, mais est, en réalité, “une force qui va” (Hernani, “Hernani”, Victor Hugo).

“...Tu me crois peut-être
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.
Détrompe-toi, je suis une force qui va !
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !”

Il nous apprenait à analyser les beaux poèmes et nous montrait comment les poètes en modifiant la structure des vers et choisissant bien les mots, réussissent à peindre un tableau de pure beauté et à composer une belle chanson.
Ecoutez ses commentaires sur “Le Dormeur du Val” de Rimbaud :

“C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons”

“Vous sentez que l’eau coule parce que les vers ne s’arrêtent pas a la fin de l’alexandrin ; çà continue au suivant. Vous pouvez presque voir le scintillement de l’eau, “les haillons d’argent”, parce le mot “d’argent” est placé au début du vers, en quelque sorte mis en valeur par une lumière spéciale dirigée par l’auteur. Vous pouvez entendre le ruissellement de l’eau à cause de la répétition des “c” et “s” dans le denier vers.”

Il avait une voix pénétrante et expressive qui peut communiquer un rêve (“Phedre”, Racine) :

“Dieux ! Que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrais-je à travers une noble poussière,
Suivre de l’oeil un char fuyant dans la carrière ? “

Ou une passion :

“Je le vis, je rougis, je palis à sa vue
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler
Je sentis tout mon corps et transir et bruler.. “

Avec sa voix seule, il avait pu faire vivre devant nos yeux les héros de Racine et exprimer les sentiments les plus profonds de ses personnages. Il n’avait pas besoin de lumière, costumes, gestes ou mise en scène. Il était un très bon acteur.

Il était mon meilleur professeur de Français. Il m’apprit à analyser une pièce littéraire, à aimer les tragédies et apprécier la poésie. En plus, il veillait sur moi. J’étais une élève interne en ce temps-là. Un jour de fin de semaine, j’avais la fièvre et toussais comme une cheminée. La surveillante, inquiète, alerta le Principal (après le départ de M. Mougenel, notre cher professeur de Français devint notre Principal ; mais il continuait à enseigner la littérature aux élèves de Première). Il vint ce dimanche pour me conduire chez le medécin. Je peux encore voir l’image très drôle d’un grand ours blanc, marchant d’une façon maladroite, suivi d’une toute petite fille minable, pleurant et toussant. Et je me souviens de son expression soulagée quand le médecin dit que ce n’était pas grave.

Chaque année nous avions la tradition d’organiser avant les vacances de Noel une présentation théâtrale pour les professeurs et parents. C’était l’occasion pour les élèves de montrer leurs talents d’acteurs, musiciens, et chanteurs. J’étais plutôt timide et n’étais pas intéressée à ces événements. Quand j’étais en Première, les organisateurs de la présentation théâtrale voulurent me donner un rôle dans une pièce. Je ne me rappelle plus quel rôle et quelle pièce. Mais M. Descroix, dès qu’il sut, vint me voir à l’internat, s’assit avec moi en face du dortoir, en dessous d’un grand bel arbre, et me dit franchement, qu’il ne voulait pas me voir jouer quoi que ce soit : “Tu dois concentrer à tes études. Ne perds pas de temps. Le Bac n’est pas très loin. Tu peux nous décrocher une mention Bien, si tu travailles dur.” Plus tard, quand j’étais à l’Ecole Normale Supérieure de l’Enseignement Technique, je pris deux petits rôles avec le Groupe Théâtral : le rôle d’Anitra dans “Per Gynt” d’Henrik Ibsen et le rôle de la soeur dans le “Malentendu” d’Albert Camus. C’était une courte escapade. Quand je quittai le Groupe Théâtral pour retourner à mes livres de Chimie, Physique et Biologie, je me rappelai de la conversation que j’avais avec M. Descroix à l’âge de 16 ans. Je me demandai qu’est-ce qu’il aurait dit s’il avait su !

Quand j’étais en Terminale, je ne voyais Mr. Descroix que dans de rares occasions. Il était notre Principal ; il n’était plus mon professeur de Français. J’avais un Professeur de Philosophie qui voulait m’inscrire pour le concours général de Philosophie. Mr. Descroix vint me voir à l’internat et me parla sous ce même grand arbre : “Je sais que tu es bonne en Philosophie. Mais le concours général c’est dur. Et puis tu devras rester à Saigon pour toute une semaine. Tu vas manquer les classes. Qu’est-ce que tu en dis ? On n’y va pas hein ?” Je le regardai, étonnée. Je ne questionnai pas son jugement. J’avais complètement confiance en lui. Mais je réalisai qu’il avait peur que je ne fusse déçue ; “l’ours blanc” parlait comme une mère poule !

Je quittai le Collège en 1961 pour aller faire mes études à Paris au Lycée Fénelon, dans les classes préparatoires aux Grandes Ecoles. Mr. Menguy, le Surveillant Général du Collège, mon autre ange gardien, vint me voir au Foyer des Lycéennes, l’internat des filles, dans le XVIeme. La première question que je demandai à M. Menguy c’était : “Comment va M. Descroix ?” Quand j’appris qu’il avait quitté le Collège pour être le Proviseur du Lycée Yersin, je pleurai à chaudes larmes. Et je racontai à M. Menguy comme j’étais malheureuse à Fénelon ; je ne comprenais rien dans ces classes de Mathématiques ; les laboratoires de Chimie et Science Naturelles sentaient mauvais ; les problèmes de Physique étaient bien difficiles. Je terminai ma scène dramatique avec : “Dites à M. Descroix, si vous avez la chance de lui parler, que j’ai pu quand même décrocher le premier prix de Philosophie.” Pour moi, M. Descroix a accompli ses tâches de Professeur de Français et Proviseur du Collège.

Il m’a laissé une connaissance solide de la littérature, le goût de la tragédie, et l’amour pour la poésie. Je ne peux demander plus. Avec ce qu’il m’a donné, j’ai pu continuer à m’instruire. Je peux maintenant analyser et apprécier les oeuvres de Brecht, Anouilh, Pirandello, Lorca, Stringberg, Ibsen, Tchekov, Shakespeare, Shaw, Miller... Et je lui suis à jamais reconnaissante de m’avoir équipée d’outils analytiques pour mieux comprendre ces chefs-d’oeuvre.

Aujourd’hui, après ma longue journée de travail, après avoir négocié les problèmes budgétaires et revu la performance du département ; je vais pouvoir me détendre en lisant ces vers de Victor Hugo (“Booz Endormi”) que M. Descroix aimait bien :

“... L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
...
Tout reposait dans Ur et dans Jerimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’oeil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.”
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A M. Descroix avec tous mes respects et ma gratitude

Tran Thi Nhu Hao
Collège Français de Tourane
promotion 1961