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Prose

Vink, En Passant le Pont ...


Dang Tien (BP60)

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L’aquarelle, "peinture légère sur papier", selon une définition condescendante d’un art mineur, fait pourtant le bonheur de Vinh Khoa.

L’artiste-peintre nous livre ici ses œuvres réalisées au Vietnam, son pays d’origine, lors d’un voyage au printemps 2001. Exilé en Belgique depuis 1969, il avait effectué plusieurs retours, mais son récent séjour fut autrement bénéfique. Il retrouva une terre qui lui est doublement natale : il y était né, et cette fois il y renaît, dans la mesure où il ressent libérées en lui, dans un ébranlement du moi profond, toutes les énergies créatrices, aboutissant à cette série d’aquarelles et de croquis qui sont autant de moments de bonheur.

Visions instantanées "prises sur le vif, d’après nature, dans la chaleur et la moiteur, sous le soleil et la pluie, mais aussi dans le bonheur" nous confie-t-il. D’ailleurs, technique oblige : la manière aquarelle impose une grande franchise, le geste direct, alla prima, sans repentir possible. Caractère spécifique du genre par rapport à l’huile : l’aquarelle est touche, et légèreté transparente, alors que l’huile est retouche et densité opaque. L’une est naissance, immédiate, l’autre est connaissance, médiate. L’aquarelle est l’aqua-rêve, une danse immobile de couleurs, lors de ces noces fugitives et infinies du souvenir et de la rêverie dont l’artiste a le secret.

L’œuvre de Vinh Khoa reprend le thème du retour : celui d’Ulysse, de l’enfant prodigue, du pèlerin, de l’émigré, de l’exilé. Désir ardent et angoissant chez l’exilé vietnamien, séparé de son royaume par l’espace, le temps, un temps fait de guerres, bouleversements, disparitions, déchirures ; il a peu d’espoir de retrouver "le clos de sa pauvre maison" comme le soupirait le poète. Mais il rêve toujours du retour, qui réunit ses souvenirs désunis.

Revenir, c’est reconquérir son enfance. Seulement, ceci dit, peindre son pays natal n’est pas dépeindre les paysages de sa mémoire. L’art, si modeste soit-il, ne s’arrête jamais à la "couleur du souvenir", cette Gedächtnisfarbe dont parlaient les psychologues ou les nostalgiques chagrinés. Vinh Khoa est présent à ce qu’il voit, perçoit et ressent, qui lui est réciproquement présent. Il peint l’étant, qui n’invoque, et ne révoque aucunement l’ayant été ; mais ce faisant, il vibre de tout son être, fait de sensations et d’imaginaire, de virtualités créatrices qui n’excluent pas le souvenir.

Ainsi, son album commence par l’image de la chambre du père, vide, grand’ ouverte sur une verdure clémente. Emotion retenue qui nous renvoie toute la résonance du vocable "patrie" (no 1). Il nous montre ensuite sa demeure familiale, creuset intime devenu, en partie, l’espace public d’un salon de thé improvisé, pour des raisons économiques : témoignage social discret mais disert (no 3 et no 4). Le spectacle de la marchande au bord de la route, somnolente sur son étalage dérisoire nous interpelle par un rouge laque vif sur un fond blanc éblouissant (no 2). Ou cette femme juvénile faisant la lessive, au pied d’un jeune aréquier d’une fraîcheur transparente (no 13).

La pluie fine sur le Mékong, des frémissements sur la baie de Lang-Co, le crépuscule sur la Rivière des Parfums, le matin limpide à l’entrée du Temple Tu Hiêu, les barques dont la silhouette varie d’un embarcadère à l’autre, les carrés de rizière aux cheveux blondissants, et au bord de la Rivière de Da Nang natal, la pergola couverte de bougainvilliers en fleur, en attendant la saison des flamboyants, sont-ce des paysages réels ou pré-réels, d’un climat vrai ou onirique ?

Chaque pays natal est une donnée matérielle qui déclenche un paysage intérieur, prolongeant le saisissable dans l’insaisissable. Pays devient arrière-pays, puis arrière-monde que l’homme a "poétiquement habité" selon la métaphore de Holderlin. Ainsi Vinh Khoa, inassouvi de ses aquarelles personnelles, cherche à les "poèmatiser" par les poèmes du Vénérable Thich Nhât Hanh, une des figures majeures du Zen qu’il est difficile de présenter en quelques lignes.

Le bonze vietnamien est l’un des initiateurs modernes du Zen en Occident, fondateur du Village des Pruniers, centre de méditations bouddhiste dans le Bordelais qui accueille à chaque retraite, des milliers de participants du monde entier, de confessions et d’horizons intellectuels différents.
Le vénérable Nhat Hanh a publié des dizaines de livres en français, anglais, allemand. Mais il intervient ici comme moine-poète, pour qui Poésie, Prière, Méditation forment un seul Souffle. Les extraits de poèmes ont été choisis pour leur adéquation aux sujets des aquarelles, mais aussi pour leur qualité humaniste, variée, simple d’accès, sensible à la traduction.

En Passant le Pont, quel titre révélateur !
Le pont : lieu de passage, rencontre, communication. Lieu de l’aller-retour, l’inter-rive, l’inter-rêve, est-ce aussi l’inter-être dont parlait Nhat Hanh jadis ?
Et Victor Hugo n’a-t-il pas dit quelque part, que la prière même est un pont (*) ?

Le Pont, ici correspondance entre Poésie et Peinture, fait en même temps relation entre l’Exil et le Royaume. Le Pont est à la fois Mémoire et Projet : les aquarelles de Vinh Khoa qui célèbrent le retour au pays, à l’enfance, ouvrent pour beaucoup d’entre nous une espérance : la possibilité d’une Réconciliation avec le Temps, avec l’Histoire. DANG TIEN
Août 2001
Université de Paris VII

(*) en vietnamien, pont et prière se disent de la même façon "cầu". L’auteur de la Légende des Siècles, naturellement, ne le savait pas.