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Prose

Chant de la femme du combattant


Dang Tien (BP60)

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Chinh phụ ngâm (Chant de la femme du combattant) est un long poème vietnamien, composé par Dang Tran Côn (1715-1745) en sino-vietnamien, c’est-à-dire en langue chinoise prononcée à la vietnamienne. Dans mon intervention, je dirai « chinois » pour simplifier le discours. Il a était traduit vers la fin du XVIII siècle en vietnamien, langue parlée populaire, qui s’écrivait en nôm, idéogrammes inspirés de l’écriture chinoise.

Nous disons « traduit » (dich). Mais à l’époque, on n’employait pas ce mot, sans doute on en ignorait le concept. On disait « diên ca » = exposer en vers, « diên nghia » = exposer en prose, « diên nôm » = exposer en écriture populaire… Ceci accordait plus de libertés au traducteur et privilégiait le texte obtenu en langue d’arrivée.

Le texte original en chinois, composé vers 1741-1742, était souvent traduit ; la version la plus connue est celle de Phan Huy Ich (1750-1822) longtemps attribuée à Madame Doan thi Diem (1705-1748) auteur d’une autre version, plus fidèle et moins élégante.

Le poème original comporte 477 vers ; la traduction de Phan Huy Ich le réduit à 408 et Mme Doan thi Diem le prolonge en 496 vers ; leur méthode diffère : Mme Diem reprend toutes les idées et arrive parfois à 2 vers en vietnamien pour un vers en chinois, tout en supprimant quand même quelques unités. En revanche Phan Huy Ich a éludé certaines idées et supprimé franchement des vers. Par exemple le distique 467-468 présent dans la version française de Véronique Alexandre Journeau, qui a traduit des extraits fondés sur l’original en chinois, est absent dans celle de Le Thanh Khôi, fondée sur le texte en vietnamien de Phan Huy Ich. D’ailleurs, ces deux vers négatifs lourds, pédants, offrent peu d’intérêt.

Phan Huy Ich a simplifié les deux vers 216-217, puis 218-219 en un seul, suivi par Le Thanh Khôi. Véronique Alexandre Journeau a respecté le corpus, devant gardé le rythme musical d’un poème destiné à être chanté.

Les traducteurs ont choisi la forme poétique song thât luc bat, des quatrains : 7-7-6-8 syllabes, très riche en mélodie, d’une « variété souveraine » d’après Le Thanh Khôi. Cette métrique spécifiquement vietnamienne alterne le rythme pair et impair, des rimes étales et défléchies, finales et dorsales, joue sur la métrique et la symétrie, offre un cadre phonique idéal pour accueillir une adaptation. Aussi servait-elle souvent aux traductions, jadis du chinois, plus récemment du français en vietnamien. Les poètes français les plus traduits au débuts du XX siècle, Lamartine, Verlaine, Hugo l’étaient souvent en song thât luc bat : 7-7-6-8.

Cette forme, rigide dans sa richesse phonétique, qui se prête à merveille aux traductions, par ces mêmes qualités, constitue néanmoins un obstacle à la création poétique, brisant tout élan de spontanéité.

Restent toujours les difficultés de la traduction. Traduisant le Chant de la femme du combattant du chinois en vietnamien, une langue assez proche, dans la même sphère culturelle, Phan Huy Ich nous a pourtant confié ses soucis :
« Par rimes et versification, comment rendre toute l’essence poétique ?
Par chapitres et stances, alors, je recherche une musique appropriée ».

Rendre le texte en français sera encore plus difficile ; Le Thanh Khôi nous a fait part, dans l’introduction de sa traduction :
« Comment traduire ? Tout langage s’est chargé d’un climat sentimental que nul autre ne connaît, la résonance d’un nom célèbre ou d’un signe familier, n’a point d’écho ailleurs. La fidélité dans ces conditions ne peut consister à rendre le sens et rien que le sens, au risque de laisser perdre les nuances impondérables, il faut aussi chercher à restituer l’atmosphère, le mouvement et le rythme.
Le vers blanc est l’instrument le moins imparfait pour cette tentative ».

La traduction poétique est difficile, certains le disent impossible. Et ce, non seulement pour des raisons linguistiques, comme souvent on le pense. A l’intérieur même d’une langue, toute trans-formation d’un poème est déformante : mettez Le Cimetière marin en alexandrins et Valéry en serait fâché.

Le poème est un texte comme un autre ; mais au départ, dans une vie, dans la vie, il est un moment poétique unique, lequel n’est pas retrouvable, renouvelable. Traduire un poème est vivre un instant poétique sur un poème, et le ressusciter.
Traduire, c’est défaire et refaire un poème.
Toute traduction poétique appelle une poétique de traduction, à laquelle elle s’identifie.

Dang Tiên
Orléans-Paris, 19 Juin 2006

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397
Dở khăn lệ, Chàng trông từng tấm,
Đọc thơ sầu, Chàng thẩm từng câu.
Câu vui đổi với câu sầu,
Rượu khà, cùng kể trước sau mọi lời.

401
Sẽ rót vơi lần lần đòi chén.
Sẽ ca dần rén rén đòi liên.
Liên ngâm, đối ẩm từng phen,
Cùng Chàng lại kết mối duyên tận già.

177
Trải mấy xuân, tin đi, tin lại :
Tới xuân nầy, tin hãy vắng không.
Thấy nhàn, luống tưởng thu phong.
Nghe sương, luống sắm áo bông sẵn sàng.

181
Gió may nổi, không đường hồng tiện :
Xót cỗi ngoài tuyết quẹn, mưa sa.
Màn mưa, trướng tuyết xông pha.
Nghĩ thêm lạnh lẽo kẻ ra cõi ngoài.

397
J’ouvrirai mes mouchoirs de larmes, vous les regarderez un à un ;
Je lirai mes poèmes de souffrance, vous l’entendrez vers après vers.
Alors des stances joyeuses remplaceront les stances mélancoliques ;
Légèrement grisés, nous nous raconterons toutes nos épreuves.

401
Je remplirai à demi nos coupes successives,
Je modulerai doucement de lentes strophes ;
Tour à tour, nous murmurerons des vers ; face à face, nous boirons du vin.
Avec vous je renouerai le lien d’amour jusqu’à la vieillesse.

177
Les printemps passés, des nouvelles partaient, d’autres venaient.
Mais ce printemps-ci, vos nouvelles sont absentes.
La vue d’une oie sauvage me fait espérer une lettre ;
Devant la rosée, je prépare en vain des robes ouatées.

181
La bise s’élève et barre la route à l’oie sauvage.
Hélas ! là-bas, la neige s’amoncelle et la pluie tombe :
Avec une tente, il faut braver la pluie et la neige.
Quel froid pour le combattant des marches extérieures !

Référence :
-  Hoang Xuân Han, Chinh phu ngâm, Minh Tân, 1952, Paris.
-  Dang Trân Côn et Phan Huy Ich, Chant de la femme du combattant, traduction et notes de Lê Thanh Khôi, Gallimard, 1968, Paris.