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Prose

Les thuyền thúng, bateaux-paniers en bambou tressé du centre Viet Nam


BUI THI Mai *
et Michel GIRARD *

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Cette étude est dédiée aux enseignants, aux élèves et au personnel du Lycée Blaise Pascal de Ðà Nẵng, en particulier à ceux des deux dernières années d’activité de l’établissement. .

Il existe de par le monde de nombreux bateaux faits en matériau souple tels que les barques allongées en roseau du golfe persique ou d’Amérique andine, par exemple, ainsi que des embarcations circulaires telles que le « quffah » en palmier tressé de Mésopotamie (Connan, 2002), le « parisal » d’Inde du Sud (Mitchell, Arni, 1999) et le « thuyền thúng » en bambou tressé du Viêt Nam.

Les bateaux d’Extrême Orient, aux voilures et aux coques particulières, sont connus du monde occidental depuis le Moyen Age, mais leur étude précise n’a commencé qu’au XX° siècle. Dans son ouvrage « Bois et bateaux du Viet-Nam », F. Aubaile-Sallenave (1987) met en lumière les différentes particularités de ces constructions dont la principale originalité est leur grande souplesse. En effet, au bateau européen qui « résiste à la mer et aux divers chocs par la rigidité de sa coque, s’oppose l’asiatique qui réagit par la souplesse et l’élasticité de son armature ». Parmi ces bateaux « flexibles » figurent les bateaux-paniers construits en lattes de bambou tressées et dont les coques recouvertes d’un enduit d’oléorésines sont « comparables à la peau d’un poisson sur laquelle les ondulations des vagues passent sans provoquer de remous ».

Le travail présenté dans cette étude a pour origine les résultats d’analyses polliniques réalisées sur des résines provenant de l’épave de Brunei (XV-XVI° siècle). J. Connan (Laboratoire de Géochimie Bioorganique, ECPM-Université Louis Pasteur-Strasbourg) qui effectue l’étude de ces matériaux souhaitait, en effet, savoir s’il était également possible d’obtenir des informations sur la nature de ces substances à partir de leur contenu pollinique.

Les nombreux pollens de Diptérocarpacées découverts dans les échantillons, ont constitué une précieuse indication sur leur origine végétale, donnée qui nécessitait toutefois une plus ample recherche sur l’emploi de ces produits. Il importait, en effet, de savoir si les oléorésines réputées de ces arbres (Jacob de Cordemoy, 1911 ; Phạm Hoàng Hộ, 1999 ; Aubaile-Sallenave, 1987) amplement utilisées au Viêt Nam dans un passé proche, étaient toujours mises en oeuvre dans la batellerie actuelle. Les botanistes et ethnologues viêtnamiens ayant confirmé l’usage actuel de ces substances, plusieurs enquêtes furent entreprises :

La première qui a eu lieu dans la région de Tây Ninh, a permis de voir le déroulement de la récolte d’oléorésines et de savoir quels sont les arbres retenus pour le gemmage (Dipterocarpus div. sp., Shorea, etc.). A cette occasion, les inflorescences des différents arbres producteurs ainsi que des échantillons d’oléorésines ont été recueillis pour établir des référentiels palynologique et biochimique.

La seconde qui s’est déroulée sur un chantier naval traditionnel situé à An Khánh, dans le delta du Mékong, a permis d’observer le calfatage du bordé des jonques réalisé avec du bambou effiloché imprégné d’oléorésine.

La dernière nous a conduit dans la région de Ðà Nẵng, dans une fabrique artisanale de bateaux-paniers qui assure l’étanchéité des coques par ces produits naturels.

Les bateaux-paniers (thuyền thúng)

Largement utilisés par les marins (pêche côtière, pose et relevage des filets, annexe des bateaux de grands tonnages, transbordement des matériaux, etc..), ces bateaux se rencontrent tout au long des côtes du Viêt Nam de l’Ile de Cát Bà au Nord jusque dans l’Ile de Phú Quốc au Sud.

Grâce aux contacts établis par M. Phan Ngọc Minh de Ðà Nẵng, le responsable de l’entreprise de M. Phan Bá Phiến, facteur de bateaux-paniers, nous a accordé le privilège d’assister et d’enregistrer (images fixes et vidéo) les étapes de la construction de ses embarcations. Son fils qui fait partie de la fabrique familiale, a effectué les différentes phases du travail en intervenant sur plusieurs postes d’activité ; en effet, le suivi systématique des opérations sur un seul bateau aurait demandé certainement plus d’une semaine.

A notre connaissance, il ne semble pas exister dans la littérature francophone récente, une importante documentation sur la fabrication de ces bateaux. L’étude effectuée par J.-C. Amos en 1989, n’indique malheureusement pas le détail des différentes phases de construction de ces bateaux ronds ni l’étonnant savoir-faire des artisans qui les réalisent.

LE BAMBOU : MATERIAU DE BASE

Les bateaux-paniers sont construits exclusivement en lattes de bambou. Les bambous utilisés appartiennent à une seule espèce à paroi épaisse, qui présente des chaumes de 6 à 7 mètres de longueur et qui mesurent une dizaine de centimètres de diamètre à la base. Ils sont généralement coupés pendant la période sèche (janvier, février) pour éviter les attaques des insectes xylophages comme les termites. Cette période correspond également à celle du plus grand nombre de commandes, mais il y a toutefois des demandes de bateaux faites en dehors de cette saison.

Les chaumes sont laissés séchés à l’extérieur pendant 3 ou 4 jours et sont stockés au maximum pendant 3 mois. Ils sont utilisés verts pour bénéficier de leur souplesse ; les bambous secs sont en effet inexploitables car ils sont cassants. La cime est éliminée et seuls les 2/3 de la tige sont employés.

Pour un thuyền thúng rond de 2 m de diamètre et profond de 50 cm environ, il faut une dizaine de bambous ; pour un bateau moyen (khôi) de 3,5 m x 2,30 m (pour la pêche des sèches), il faut 20 bambous et pour un grand bateau long à moteur (thúng máy) de 7,5 m x 3 m environ, il faut 50 bambous.

La « pige » traditionnelle

Les dimensions des bateaux et celles des différents éléments qui les constituent sont déterminées à partir d’une règle graduée en bambou (sorte d’abaque) (voir § outils).

Il s’agit d’une latte de 304 cm de longueur, de 4 cm de largeur et d’un centimètre environ d’épaisseur. Elle porte 7 grandes divisions (m.c) espacées de 43,5 cm en moyenne et qui sont situées à 43 cm, 65 cm, 87 cm, 130 cm, 174 cm, 217,5 cm et 260,5 cm. A chacune des extrémités de la latte, la grande division (m.c) est subdivisée en 10 subdivisions (tấc mộc) (10 tấc = 1 thuớc mộc)

Les éclisses

Les éclisses sont obtenues par refente des chaumes préalablement coupés à la dimension donnée par l’abaque (3,04 m). Elles mesurent 2 cm de largeur en moyenne sur 2 mm d’épaisseur environ. Elles sont extraites de la partie extérieure du bambou à l’aide d’une sorte de grand couteau dont le manche est bloqué sous l’aisselle du pratiquant, la zone interne du chaume n’est pas utilisée.

La "natte"

Réalisé sur le sol plat de l’atelier, le tressage part du centre et progresse vers l’extérieur. L’artisan procède dans l’ordre suivant : 10 paires d’éclisses, 4 paires et demi, 4 paires puis 3 paires.

Les éclisses sont serrées les unes contre les autres à l’aide d’une sorte de « ciseau » ou « burin » en bambou ligaturé pour éviter l’éclatement, et d’un maillet en bois dur (Lim) (Erythrophleum fordii Oliv., Césalpinioidées).

Cette sorte de « natte » tressée présente un décor qui change au niveau de la future courbe en angle droit marquant la séparation entre fond et côtés. La durée de sa constitution est d’une journée environ à deux personnes.

Lorsque la natte est prête, elle est acheminée sur le chantier extérieur où la ceinture externe du thuyền thúng a été préparée.

La ceinture externe

Cette ceinture est faite à partir d’éclisses de bambous nettement plus épaisses (10 mm environ) et plus larges (5 cm environ) que celles de la "natte".

Elles sont coupées à la longueur donnée par l’abaque et l’une des extrémités est effilée en sifflet. L’artisan évalue leur souplesse afin d’être assuré de la réussite de leur mise en forme. 12 piquets enfoncés solidement dans le sol et formant un cercle de 2 m de diamètre environ vont maintenir le premier élément de bambou de la ceinture extérieure.

Ce cercle est ployé et maintenu au niveau de chaque piquet et à différents endroits par des liens en bambou de 60 cm environ de longueur sur 3 à 4 mm de diamètre. Le lien est passé sous le cercle et les brins, ramenés vers le haut et sont accolés par torsion obtenue par 3 ou 4 rotations de la main. La ligature provisoire ainsi obtenue est étonnement efficace.

Trois autres ceintures (ou plus) sont emboîtées à l’intérieur du premier cercle et maintenus solidaires entre elles par les mêmes tiges fines refendues de bambou.

Lorsque cette multiple ceinture est terminée, l’artisan dispose, contre sa face extérieure, 6 piquets de 60 cm de longueur, au sommet desquels est aménagé un trou pour passer des liens de maintien. Le cercle est alors remonté au niveau de ces perforations et y est solidement amarré.

La coque

La natte sensiblement rectangulaire est alors déposée sur le cercle. Un enduit rouge (résine de Shorea) imperméabilisant est passé au pinceau sur une dizaine de centimètres de largeur, en suivant la forme circulaire de la ceinture. Cet enduit protecteur se trouvera ainsi disposé au niveau du contact tresse/ceinture, application impossible à faire par la suite, au contraire des opérations de calfatage de finition.

L’opérateur monte alors sur la natte et la fait descendre par son poids, à l’intérieur du cercle. La natte présente évidemment des plis qui seront peu à peu réduits par un martelage modéré du tressage à l’aide du maillet de bois utilisé antérieurement. Elle est ensuite fixée par des liens de bambous passés dans des trous réalisés au-dessus et au-dessous de la ceinture, à l’aide d’un fort poinçon métallique.

Une nouvelle couche d’enduit rouge est appliquée au niveau de la future ceinture interne. Cette dernière qui comporte également plusieurs épaisseurs est mise en place selon la technique employée pour la constitution de la ceinture externe.

LIENS

On employait autrefois des liens en Caryota (Palmacées/Arécacées), mais on utilise maintenant du fil en nylon de 3 mm de diamètre, beaucoup plus résistant.

Le bateau est apporté dans l’atelier. Il est calé sur des tiges en bambou qui le stabilisent horizontalement pour effectuer la fixation définitive de la nacelle tressée et des ceintures.

Pour assurer un serrage parfait, l’opérateur emploie deux fortes presses en acier qui vont lui permettre d’ôter, à l’aide d’un ciseau à bois, les ligatures provisoires et les fragments de natte qui dépassent, et de réaliser la ligature en fil de nylon.

CALFATAGE

Bouse de Vache

Son application se fait sur un bateau très sec. Elle est employée pour obturer efficacement les trous subsistant entre les éclisses.

La bouse est homogénéisée pour son emploi. Semi-liquide, elle est étalée à la main à l’aide d’un filet roulé en boule ; lors de cette opération, l’artisan porte nécessairement des gants.

Il faut compter 20 kg de bouse pour un petit bateau et 50 kg pour une grande embarcation. La coque ainsi traitée est mise à sécher plusieurs jours (calfatage parfaitement sec) avant l’application de l’oléorésine.

Oléorésines (dâ`u ra’i)

Le calfatage varie de nature en fonction des espèces végétales existant dans les régions de fabrication. Au nord, l’étanchéité est traditionnellement assurée par des extraits (écorce macérée et résine) d’Eugenia resinosa Gagn.(syn. : Syzygium polyanthum Walp., Myrtacées), tandis que dans le centre et dans le sud, ce sont des oléorésines tirées essentiellement de Dipterocarpus alatus Roxb., D. costatus Gaertn., D. turbinatus Gaertn. f., D. dyeri Pierre, etc. et de Shorea guiso Bl. (Diptérocarpacées) (Hoàng Việt, in litteris).

Dans l’atelier de Ðà Nẵng, il s’agit d’une oléorésine de Diptérocarpacées qui poussent à Quế Sơn Trà Mỷ (Quảng Nam), situées en montagne à 30 km environ de Ðà Nẵng, ou à Ðại Lộc, à 60 km à l’ouest de Ðà Nẵng. Cette dernière résine est gemmée par les Cà Tu minorité ethnique montagnarde de la région.

Conservée dans un grand sac en nylon, la résine qui a un aspect gris-beige présente une consistance mielleuse (elle est soluble dans le pétrole). Réchauffée avant usage pour la rendre plus liquide, elle est appliquée à l’aide d’un quartier d’enveloppe fibreuse de noix de coco fixé au bout d’une perche. L’oléo-résine est déposée d’abord à l’intérieur de la nacelle. 3 couches sont nécessaires pour réaliser un bon calfatage.

Chaque couche doit être parfaitement sèche avant le traitement suivant (le temps moyen de séchage entre chaque application est de 3 jours, s’il fait beau). Le même type de traitement est ensuite appliqué pour la partie extérieure.

LES OUTILS

ENTRETIEN

Le propriétaire doit entretenir régulièrement son bateau : tous les deux ans pour l’intérieur et tous les 3 mois pour l’extérieur s’il en fait un usage continu, la coque devant être soigneusement nettoyée avant ces traitements.

DUREE DE VIE

La durée moyenne de vie des thuyền thúng est de 6 ans.

COÛT

Un thuyền thúng rond de 2 m de diamètre coûte en 2 003 environ 800 000 đồng = 400 f = 61 euros.

TYPES DE BATEAUX

Dans la région de Ðà Nẵng, les thuyền thúng ronds de 2 m de diamètre environ, qui ont charge maximale de 1500 kg, peuvent emporter 5 personnes au maximum. Ils servent pour le transport de matériel de pêche ou comme annexe à bord des bateaux de commerce.

Les grands thuyền thúng qui mesurent 12 m de long ont une charge de 4 tonnes.

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AUTRES TYPES DE BATEAU EN BAMBOU TRESSE

Dans le nord du Viêt Nam, il n’existe pas de Diptérocarpacées qui fournissent des oléo-résines comparables à celles utilisées dans le sud et le centre. Le calfatage est réalisé avec une macération dans de l’eau, durant deux mois, de l’écorce dilacérée de Eugenia resinosa Gagn.(Sắng, Sắn thuyền)

Lorsque l’enduit pâteux est parfaitement sec, l’étanchéité est assurée par le jus subsistant qui se comporte comme un vernis.

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Si la confection traditionnelle des embarcations en lattes de bambou tressées et du calfatage aux résines naturelles existent encore largement à travers tout le Viêt Nam, une certaine évolution se fait jour : le plastique risque malheureusement de remplacer le bambou et le goudron d’origine pétrolière est de plus en plus utilisé pour l’étanchéité des thuyền thúng. Ainsi voit-on s’opposer sur le littoral la tradition et la modernité.

Bibliographie

AMOS, Jean-Claude, « Les bateaux paniers du Viêt-Nam », Neptunia, t.176, 1989, pp. 42-44.

AUBAILE-SALLENAVE, Françoise, Bois et Bateaux du Viêt-Nam. Ethnosciences n°3, Paris : Selaf, 1987, 184 pages.

CONNAN, Jacques, « Le calfatage des bateaux ». Pour la Science, n° 298, Août 2002, pp. 54-61.

JACOB DE CORDEMOY, H., Les plantes à gommes et à résines. Encyclopédie scientifique. O. Doin & fils, Paris, 1911, 412 pages.

Eternal Kaveri, George Mitchell and Clare Arni ed., Mumbai : Marg Publications,

1999.

PHA5M, Hoàng Hộ, Cây Cỏ Viêt Nam, an illustrated Flora of Vietnam. (en viêt namien), Nhà Xuất Bản Trẻ, 1999, vol.1, 991 pages ; vol. 2, 953 pages ; vol. 3, 1020 pages.

* Laboratoire de palynologie, CEPAM-CNRS / Université Nice-Sophia-Antipolis, 06560 Valbonne

e-mail = buithi@cepam.cnrs.fr

Remerciements

Nous remercions Mme Nguyễn Thị Cúc et Messieurs Phan Ngọc Minh, Nguyễn Ngọc Mỷ pour leur aide et les contacts qu’ils ont établis lors de cette mission.